Interview de Julien Chheng

Co-fondateur du studio d’animation La Cachette, coréalisateur de la série animée tirée de l’univers d’Ernest et Célestine, Julien Chheng revient sur son parcours, de l’enfance à la vie professionnelle.

Ta passion pour le dessin et les arts narratifs est-elle apparue tôt ?

Julien Chheng: J’ai toujours dessiné, autant que je m’en souvienne. Comme nous étions une fratrie de trois enfants, ça arrangeait bien notre mère. Elle pouvait nous poser dans un coin, sortir quelques feuilles et des crayons, et nous pouvions passer des heures à gribouiller en silence en la laissant tranquille.

Pendant mon enfance, j’ai créé beaucoup de bandes dessinées et d’illustrations mettant en scène principalement des héros de dessins animés qu’on regardait à l’époque.

Voyant bien que nous avions une fibre artistique, notre mère nous emmenait beaucoup au musée, ou nous faisait voir des films d’art et d’essai dans des cinémas indépendants à Paris. Très tôt je me suis retrouvé imbibé de culture et d’art, et ça a certainement attisé ma passion pour l’expression artistique.

Peux-tu nous en dire plus sur les animations que tu regardais enfant ? Sens-tu aujourd’hui qu’elles ont encore une place, ne serait-ce qu’affective, dans ta vie de professionnel ?

Mes premiers souvenir d’animation en tant qu’enfant, ce sont les anciens films Disney qui sortaient à Noël, et comme nous n’avions pas trop le droit aux dessins animés à la maison, nos sorties cinéma pour aller voir ces films étaient magiques. La Belle et la Bête, Aladdin, le Roi Lion ont été marquants. A 10 ans, nous avions le droit de regarder la tv plus librement, et je me rappelle des mercredi avec les copains, nous étions accros à Dragon Ball Z, je crois que toute ma génération a été marquée par le Club Dorothée en général. Plus tard, une fois adolescent, j’ai été durablement marqué par le Roi et L’oiseau, de Paul Grimault, découvert en cassette vhs, ainsi que Ghost in the Shell, enregistré en vhs par ma mère lors d’une soirée « manga japonais » sur Arte. Par la suite, au cours de mes études supérieures, j’ai découvert Ghibli, au travers de Princesse Mononoké, Le tombeau des lucioles, Chihiro… Ce sont surtout les films d’animation découvert depuis l’adolescence qui m’ont durablement influencé dans mes goûts en animation.

L’idée d’en faire profession s’est-elle imposée naturellement ?

Naturellement non, je dirais. Ça a été un processus lent de savoir quel métier je voudrais faire plus tard.

J’avais de bonnes notes à l’école, donc j’ai un peu survolé la primaire et le collège sans avoir vraiment besoin de travailler. Ça rendait mon père très fier qui me voyait déjà intégrer de futures grandes écoles d’ingénieur. Jusqu’à la fin du collège, je me sentais très content de faire plaisir à mes parents avec mes bons résultats scolaires.

Mais même si j’appréciais beaucoup l’école et ses différentes matières, mon plus grand plaisir restait pour moi le dessin, les arts. J’avais une excellente professeure d’arts plastique au collège qui m’a vivement conseillé à cette période de me rendre aux portes ouvertes des écoles d’arts de la région parisienne qui ont lieu autour de février chaque année. C’est comme ça que j’ai découvert que des écoles d’arts comme Estienne, Olivier de serres ou les Arts décoratifs formaient des étudiants à des métiers artistiques, après le lycée et que c’était donc un chemin possible.

J’ai d’ailleurs, à la fin de ma troisième, postulé à un lycée d’arts appliqués à Sèvres, où j’ai été admis.

Hésitant un temps, j’ai finalement choisi de poursuivre mon cursus dans un lycée généraliste, car je pense que j’étais curieux de savoir jusqu’où je pourrais aller avec mes bons résultats scolaires. Et surtout, je ne voulais pas perdre de vue mon groupe de copains qui poursuivaient tous dans la voie générale.

En seconde, j’ai tenu à prendre une option Arts plastiques, et par la suite alors même que je n’y avais plus droit en première et terminale scientifique, je me rendais secrètement aux cours d’arts plastiques ouverts aux seuls premières et terminales littéraires qui avaient opté pour l’option « Arts plastiques ». Ça a été les meilleurs cours d’arts de ma vie, avec une professeure charismatique qui était pourtant très rude avec ses élèves.

Je pense que c’est vers ce moment-là, en terminale scientifique Option mathématique, que j’ai enfin compris que ce que je voulais plus que tout était de poursuivre dans les arts. En tout cas de m’y consacrer pleinement après le lycée, pour voir où cela me mènerait.

C’est comme ça que j’ai postulé aux concours des écoles nationales d’arts appliqués de Paris et que j’ai été reçu à l’école Estienne et Olivier de serres en MANAA. J’ai choisi Estienne pour son DMA Illustration que je visais après la MANAA, et plus généralement pour les métiers du livre qui sont enseignés dans cette école.

J’ai réussi à intégrer le DMA Illustration, et j’ai passé deux années formidables, à peaufiner ma technique et à me trouver un « style », ce qui est difficile. La perspective de faire le métier d’illustrateur ne me disait pas trop, car j’avais l’impression que les carrières en illustration étaient éphémères. J’ai alors entendu parler de l’école des Gobelins, réputée pour son excellence dans le domaine de l’animation traditionnelle. J‘étais très impressionné par les travaux de certains étudiants de cette école, ce qui m’a donné envie de tenter le concours.

A l’issue de plusieurs étapes de concours très stressantes, mais avec la certitude étrange que mon bagage d’illustration plairait au jury, j’ai été reçu.

Le plus dur restait à venir, car les trois années suivantes furent éprouvantes, mais c’est dans cette école, enfin, que j’ai su que j’en ferai mon métier, car l’animation cochait tous les champs de l’art qui me passionnaient depuis tout petit.

Comment s’est déroulée cette transition vers le monde de l’animation aux Gobelins ?

En rentrant aux Gobelins, j’étais complètement inculte en animation, je ne connaissais rien aux techniques, ni aux personnalités connues de ce milieu. Tous mes autres camarades de classe quasiment connaissaient par cœur les noms et le travail des animateurs ou character designers de Disney ou des grands studios. J’ai dû rattraper beaucoup de savoir en très peu de temps.

Mais à vrai dire, la première année a été un choc sur plein de niveaux différents. Je sortais de deux années d’illustration où nous n’étions que douze, avec une majorité de filles, avec un gros bagage théorique en Arts plastique, et avec qui nous avons formé un groupe très soudé, alors qu’aux Gobelins nous étions 25, avec une écrasante majorité de garçons, qui pour la plupart n’avait pas beaucoup étudié l’histoire de l’art. Pour le coup, l’ambiance était vraiment différente, un peu graveleuse, adolescente, comparé à Estienne. 

Mais j’ai très vite perçu beaucoup de qualités à ce nouveau groupe, nous étions tous issus de milieux très divers, souvent modestes, passionnés, il y’avait une grande innocence et c’était stimulant.

Donc la transition fut brutale entre l’illustration et l’animation, mais ça m’a poussé à me dépasser. Je me disais que je pouvais intégrer ces deux mondes à mon travail, que l’un enrichirait l’autre.

C’est pour ça que dans mes exercices d’animation et les films co-realisés aux Gobelins, je me suis appliqué à tenter des graphismes surprenants et intéressants pour dessiner les personnages, et que j’ai mis beaucoup de cœur à chercher narrativement des idées pour rendre chaque projet original.

Quels ont été tes premiers travaux professionnels ?

Ma première expérience professionnelle, c’était pendant mes études aux Gobelins. Je réalisais des couvertures illustrées de romans d’aventure, type Harry Potter pour une maison d’édition spécialisée dans les contenus catholiques.

J’avais été recommandé par une professeure que j’appréciais beaucoup à Estienne, ça m’a servi à payer une partie de mes frais scolaires.

Juste à la sortie des Gobelins, mon premier emploi était animateur de personnages sur un film fait en dessin traditionnel sur papier, Titeuf, basé sur la bd. Puis j’ai été recruté pour un « training » en développement visuel aux studios Disney à Burbank aux Etats-Unis. C’était un rêve d’étudiant d’aller travailler dans ce studio mythique. J’y ai côtoyé des artistes que tous les étudiants d’animation admiraient, c’était fou. Pendant ces mois de training en développement visuel, qui servent à nous rendre suffisamment aguerris pour intégrer les équipes qui travaillent sur les films en cours, j’ai travaillé d’abord sur un exercice d’adaptation libre autour de l’histoire de Don Quichotte. Puis très vite, j’ai dessiné des personnages pour le film Les mondes de Ralph, qui était le film en cours de production.

Tu crées en 2013 le studio La Cachette avec Nuno Alves Rodrigues, Oussama Bouacheria et Ulysse Malassagne. Peux-tu revenir sur la création de ce studio : créer un studio est-il d’emblée un chemin plus risqué que l’embauche ? Êtes-vous nombreux à faire ce pas, dans ta génération ?

Au départ, il y’avait juste l’envie de travailler ensemble de nouveau, de retrouver l’émulation créative de nos années aux Gobelins. C’est pourquoi 3 ans après notre film de fin d’étude, Oussama, Ulysse, Nuno et moi nous sommes réunis de nouveau en tant que collectif, en sous-louant une mezzanine dans un bureau de communication tenu par des amis.

C’est là que nous avons conçu notre premier projet : une bande annonce animée pour la sortie de la bd d’Ulysse Kairos

Ce petit film de 2min30 nous a apporté beaucoup de visibilité sur internet, et des clients potentiels ont commencé à nous approcher. Ce qui est drôle, c’est que ces clients pensaient que nous étions une vraie entreprise avec des locaux à nous et des dizaines d’employés, alors que nous n’étions que quatre en réalité, et sans structure. Nous avons choisi alors de devenir une vraie entreprise en 2014, pour pouvoir accepter des projets de plus grande envergure.

Nous avons appris à gérer l’entreprise sur le tas, depuis les étapes de la négociation, en passant par l’embauche des artistes et employés de la production, jusqu’à l’organisation des plannings et la production déléguée des œuvres.

Rétrospectivement, c’était un chemin très long et très intense, mais nous ne sommes pas sûrs que nous le referions, sachant les difficultés que nous avons rencontrés.

Il faut un peu d’inconscience quand on est artiste, pour vouloir monter une vraie société, c’est tellement de responsabilités et de problèmes quotidiens à régler !

Mais aujourd’hui, nous sommes très heureux, entourés d’une équipe formidable d’une trentaine de personnes, avec des projets plein les bras, et de belles perspectives.

Heureusement que nous sommes trois associés, nous pouvons vraiment nous partager les tâches.

Comment se répartissent les rôles entre vous ?

Artistiquement nous sommes complémentaires : Oussama est spécialisé en storyboard, Ulysse en bd et animation, et moi en design et animation. Nous sommes tous les trois réalisateurs, donc nous connaissons très bien toutes les étapes de fabrication d’un film en 2D.

En parallèle, nous avons développé différentes compétences, au niveau de la gestion opérationnelle du studio, la négociation des contrats et l’élaboration des budgets, qui sont des tâches que nous nous partageons selon notre affinité.

En plus de cela, pour chaque projet, l’un de nous est généralement en charge de superviser artistiquement le projet.

Sur quels projets le studio a-t-il démarré son activité ?

L’entreprise a vraiment gagné ses premiers galons je dirais avec Love death and robots, une série de court-métrages animés produite par David Fincher et Tim Miller pour Netflix. Nous avons fabriqué un des court-métrages, le Vieux Démon pendant 8 mois en 2018, pour une durée de film de 11minutes. C’était la première fois que nous travaillions avec une équipe salariée, de façon structurée, avec directeur de production, cabinet comptable, chefs de poste et animateurs sur place.

Avant cela nous faisions généralement appel à des artistes free-lance pour nos projets de commande.

Aujourd’hui, en 2020, nous venons de finir la production pour Adult Swim d’une série haut de gamme sans dialogue, tournée vers l’action et l’aventure, au temps de la préhistoire. La série s’appelle Primal et est réalisée par l’auteur américain Genndy Tartakovsky. Ça a mobilisé une quarantaine d’artistes au studio pendant 20 mois, pour fabriquer 10 épisodes de 22 minutes. 

Nous sommes très fiers du résultat ! Ces projets ont fait littéralement grandir le studio, et nous continuons à nous développer.

Quels sont les projets pour la suite, les envies, les ambitions ?

L’ambition du Studio La Cachette a toujours été de pouvoir produire nos propres œuvres. 

Et nous commençons à concrétiser ce rêve puisque Ulysse vient de signer l’adaptation d’une de ses Bds en série animée avec une plateforme, que nous allons entièrement produire au studio. En parallèle, Oussama développe une série animée intitulée « Mehdi : Avis de passage » qui a remporté le prix Ciclic du pitch au festival d’Annecy 2020, et qui a reçu le soutien du CNC pour son développement. Nous recherchons actuellement les diffuseurs prêts à s’engager avec nous dans ce projet. Pour ma part j’ai co-écrit un projet de long-métrage qui s’appelle MUYI, que je souhaiterais lancer en fabrication dès l’année prochaine au studio. Nous avons reçu des bourses d’écritures pour ce projet et nous l’avons présenté pour la première fois lors du Cartoon Movie 2020.

Nous poursuivons la production exécutive de séries et projets courts à côté, avec le démarrage prochain de la fabrication de la saison 2 de Primal, ainsi que d’autres projets confidentiels très excitants.

Tu co-réalises avec Jean-Christophe Roger les 26 épisodes de la série animée Ernest et Elestine. Comment es-tu arrivé sur le projet ?

J’étais animateur sur le film sorti au cinéma en 2012, et en 2015, Didier Brunner, producteur entre autres de Kirikou, Les Triplettes de Belleville et Ernest et Célestine m’a appelé pour me rencontrer et discuter de cette adaptation pour la télé.

J’ai compris par la suite que plusieurs personnes m’avaient recommandé auprès de lui, donc je suis reconnaissant à ces personnes qui m’ont en fait ouvert cette opportunité.

La co-réalisation est-elle une expérience agréable ? Comment se répartissaient les rôles ?

La co-réalisation est agréable dans le sens où on peut se reposer sur l’expérience de quelqu’un d’autre pour ensemble trouver la meilleure solution possible, ou se compléter dans l’effort. Ça demande néanmoins de la patience et de l’humilité, pour s’entendre le temps d’un projet, se faire confiance, et se tirer vers le haut quoi qu’il advienne.

Avec Jean-Christophe, nous aimons toucher à tout, alors nous retravaillons ensemble sur les scénarios, nous enregistrons ensemble les comédiens, nous corrigeons les animations, les décors etc. Ce n’est pas courant pour une co-réalisation mais ça a fonctionné sur Ernest et Célestine, La Collection

A tel point qu’une saison 2 a été commandée par France Télévisions, et qu’un long métrage est en cours d’élaboration, sur lequel nous travaillons actuellement.

Entre le travail en solitaire et la direction d’une équipe, ou va ta préférence ?

Pour un film personnel comme MUYI, j’ai adoré le temps passé en solitaire à concevoir le premier dossier visuel et le premier teaser animé. C’est une histoire que nous écrivons à deux avec ma co-autrice Sujuan Xu depuis 4 ans. 

Je souhaite l’avancer au maximum de façon personnelle et solitaire jusqu’à ce qu’il puisse tenir debout, et qu’une équipe de grand talent vienne rejoindre le projet.

Je suis fondamentalement, et je ne m’en suis rendu compte que récemment, fait pour le travail en équipe. Car j’aime l’échange, l’émulation, la vie du travail en groupe. J’aime aussi le challenge, poser des questions, et apporter des solutions. Je sais ce que je suis capable de faire en solitaire, mais je suis persuadé d’être meilleur dans un environnement collectif.

Qu’est-ce qui, selon toi, caractérise le travail de réalisation sur cette série ?

Ça a été avant tout un grand travail d’écriture, pour raconter des histoires à hauteur d’enfant, qui soient divertissantes mais toujours avec un ton impertinent, sur un rythme différent des modes actuelles de la série pour enfant, dans l’esprit de l’auteur originale des œuvres Gabrielle Vincent.

C’est rare en télévision de pouvoir se permettre ce genre de programme, alors nous avons tout fait pour le rendre spécial et précieux.

Où en est le projet du second long métrage Ernest et Célestine ?

Et bien c’est en cours ! Je travaille actuellement au découpage en storyboard du film avec Jean-Christophe Roger, et nous avons commencé avec de talentueux artistes à produire les recherches visuelles des décors et personnages. Le cœur de l’histoire est très touchant et nous sommes dans un pays complètement nouveau à inventer pour ce nouveau film.

Le studio La Cachette devrait d’ailleurs être impliqué dans sa fabrication par la suite, car l’animation sera entièrement traditionnelle en 2D.

Comment gères-tu le fait de travailler sur tellement de projets en parallèle ? Est-ce que, dans un monde idéal, tu souhaiterais ne pas faire se chevaucher les projets ?

Dans un monde idéal, effectivement, je rêve de n’être concentré que sur une œuvre, en totale autarcie. Mais je suis de nature pragmatique et je sais que pour moi, cela n’arrivera que quand je serai plus âgé. Et pas forcément sur une activité en lien avec l’animation. Aujourd’hui, je me sens chanceux d’avoir l’opportunité de travailler sur plusieurs projets excitants, notamment au sein de la société que j’ai co-fondée. L’expérience de choisir ses projets, ses collaborateurs, d’être pris dans un tourbillon qui mêle la vie et notre art, me stimule énormément et me pousse à me dépasser. Ma vie est actuellement intrinsèquement liée à l’animation, c’est un travail d’équipe permanent.

Site du Studio La Cachette: http://www.studiolacachette.com/

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