Interview de Cécile Becq

Rencontre avec Cécile Becq, dessinatrice d’Ama sur un scénario de Franck Manguin, paru aux éditions Sarbacane.
Ama est l’histoire d’une femme, Nagisa. Nagisa est née et a grandi à Tokyo. Aujourd’hui jeune adulte, voilà que sa mère l’envoie sur l’île Hegura afin de se former au métier d’Ama, qu’elle avait elle-même pratiqué avant de suivre un homme vers la capitale. Les Amas, Nagisa le découvrira en intégrant leur communauté, sont de fières plongeuses-pêcheuses de coquillages, au cœur de l’activité sociale et économique de leur île.


Comment le goût pour les histoires illustrées est-il né dans votre jeunesse et comment s’est-il imposé pour que vous en fassiez votre choix d’études ?

Cécile Becq: Dans mon enfance, j’ai toujours été entourée de livres. Chez mes parents, il y en a dans toutes les pièces : des romans, des BD, des albums, des livres de voyage… Les livres jeunesse que je lisais me faisaient rire, rêver et je m’imaginais des tonnes de choses en les lisant. Ce plaisir ne m’a pas quittée en grandissant et j’ai poursuivi en dessinant moi même les histoires et les personnages que j’avais en tête. J’ai mis longtemps avant de me rendre compte que ça pouvait être mon métier même si je savais que je ferai un métier artistique quoiqu’il arrive.

Y’a-t-il des auteurs, auteurs de bande dessinées ou illustrateurs en particulier dont l’oeuvre vous a marquée, enfant ou adolescente, et qui ont été fondateurs pour la suite?

Mathilda, de Roald Dahl, illustrée par Quentin Blake

Difficile de savoir ce qui a été fondateur ou non, mais les livres qui ont marqué mon enfance sont sans hésiter les romans de Roald Dahl fantastiquement illustrés par Quentin Blake ou encore les livres d’Henriette Bichonnier illustrés par Pef, pour ne citer qu’eux. Adolescente, j’ai dévoré les bandes dessinées de Claire Bretécher (fan d’Agrippine) ou encore les Calvin et Hobbes de Bill Watterson. Visiblement c’est une période où j’ai eu besoin de rire. Dans un registre très différent, à cette époque j’ai été très marquée par À la recherche de Peter Pan de Cosey. Fascinée par l’élégance du trait, la beauté des couleurs et par la poésie qui se dégage de cette bande dessinée.

À la recherche de Peter Pan de Cosey (ed. du Lombard)

Vous avez grandi en bord de mer. Sentez-vous que ça a eu un rôle pour la créatrice que vous êtes devenue ? Plusieurs de vos ouvrages traitent de sujets liés à la mer…

Oui, j’ai un lien très fort avec la mer parcequ’elle fait parti de beaucoup de mes souvenirs. Elle m’apaise, me dynamise et me fait du bien. J’aime la regarder et me plonger dedans. Aujourd’hui j’habite à Grenoble et je souffre d’en être éloignée. Alors quand j’ai la possibilité de la dessiner, je saisis l’occasion. C’est comme un hommage à mes racines de « fille de bord de mer ».

Extrait de Courons sous la pluie (ed.Sarbacane)

Lorsque vous avez intégré la formation à Emile Cohl, aviez-vous une idée précise de la direction que vous souhaitiez prendre ensuite ? Je pose la question, parce que je vois que vous avez, un temps, exploré deux directions : la peinture et l’illustration. Deux activités que vous avez semble-t-il souhaité séparer (blog consacré à l’une, site à l’autre).

Quand je suis arrivée à Emile Cohl, j’avais déjà une formation artistique puisque j’avais une licence d’Arts plastiques. À la fac, c’était pas très bien vu de s’intéresser aux arts appliqués. Il y avait très peu de pratique et l’enseignement artistique était trop intellectualisé pour moi. Moi, je voulais dessiner, je voulais peindre. À Emile Cohl je me suis sentie plus en phase avec ce que je souhaitais. J’explore et j’exprime des choses très différentes en tant que peintre et en tant qu’illustratrice, c’est la raison pour laquelle j’ai séparé ces deux activités. J’avais peur de brouiller les pistes.  J’ai essayé pendant un long moment de mener deux carrières professionnelles en parallèle mais c’est très compliqué et mon travail dans l’édition me prend maintenant tout mon temps. Du coup, j’ai un peu mis la peinture de côté. Pour l’instant en tout cas.

Même dans vos travaux actuels, deux tendances semblent émerger : des travaux (souvent illustratifs) traités en matière et volumes. Et d’autres (principalement pour ce qui est de la bande dessinée), où c’est le trait qui prime. Il y a souvent, chez les dessinateurs, une tendance à privilégier le trait ou la matière : êtes-vous plus dans votre élément dans l’une ou l’autre de ces pratiques ?

C’est vrai. Je crois que ça dépend du médium utilisé. Quand je fais des images traditionnelles à la peinture, je me laisse souvent embarquer par le plaisir que me procure la matière picturale. Je brosse, j’essuie, je mets de la couleur, c’est assez instinctif… Ça convient souvent bien à mon travail en jeunesse. Quand je travaille en numérique, c’est différent. Le médium est plus froid et du coup c’est le trait qui l’emporte. Une sorte d’éxubérance d’un côté et l’épure de l’autre. Faut-il nécessairement choisir ? Moi en tout cas je m’y retrouve très bien. J’aime essayer des choses et être en recherche perpétuelle sans vouloir m’enfermer dans un type d’image ou de pratique. Je choisis mon médium en fonction du projet sur lequel je suis et de mes envies du moment. Je verrai bien par la suite si une pratique se détache.

Vous avez régulièrement travaillé pour la presse : est-ce une expérience qui vous plait et que vous souhaitez garder en parallèle de la réalisation de vos albums ?

Pour la presse jeunesse. Un peu oui, mais pas tant que ça, c’est resté assez occasionnel. J’ai aimé cette expérience oui, beaucoup moins les contrats qui sont proposés aux auteurs qui travaillent pour la presse.

Qu’en est-il des contrats en bande dessinée? À une époque où la question des conditions de travail des auteurs de bande dessinée se pose beaucoup, quelle est votre expérience à ce sujet alors que vous sortez de l’élaboration d’un premier album?

Actuellement, je crois que la plus grande majorité des auteurs, tous genres confondus (mis à part une minorité, et donc forcément non représentative, qui vit très bien de son métier), ont des conditions de travail et de vie difficiles et c’est très préoccupant. C’est une profession en souffrance. Alors oui, c’est vrai la question se pose et c’est déjà un début, mais à toute question qui est posée il y a une réponse qui est attendue.

Quant à moi, je fais comme la plupart des auteurs, c’est-à-dire de mon mieux pour négocier mes contrats que ce soit de la bande dessinée ou non et je choisis de travailler avec les éditeurs avec qui il est possible de discuter.

Pouvez-vous nous parler de la genèse de votre album Ama, paru aux éditions Sarbacane ?

J’avais un rendez vous chez Sarbacane avec Emmanuelle Beulque qui dirige le pôle jeunesse. Quelques jours avant j’avais également envoyé quelques dessins plus adultes à Frédéric Lavabre, le directeur de Sarbacane et du pôle BD en lui disant que je n’avais jamais fait de bande dessinée mais que ça m’intéressait beaucoup. Mon rendez vous s’est tranformé en double rendez vous et je suis rentrée sur Grenoble avec un projet jeunesse et un projet de bande dessinée. Frédéric est tombé juste du premier coup et m’a proposé un projet que je ne pouvais pas refuser. J’étais autant séduite par le scénario que par ce que j’avais à dessiner : le Japon, la mer, des femmes… J’ai rencontré le scénariste Franck Manguin ( qui au tout début du projet devait aussi l’illustrer) quelques temps après et j’ai commencé le projet. Avec Franck, nous avons beaucoup échangé pendant la réalisation. Il connait très bien le Japon et le japonais et je me suis appuyée sur son expertise en la matière. On a fait un bon tandem.

Sarbacane est un éditeur réputé pour son suivi de qualité et le soin apporté à la fabrication de ses livres : le projet a-t-il beaucoup évolué au contact des éditeurs ? Quels types de choix ont-ils été faits durant la conception du livre ?

Sarbacane est une maison d’édition réputée aussi parce qu’elle est exigeante et perfectionniste. On sent qu’il y a un réel soucis de qualité et de pertinence derrière chaque projet. Et ça me va très bien. Quand on passe des mois à travailler sur un projet on a envie de sentir qu’il compte pour l’éditeur et qu’il a envie de le défendre de son mieux afin qu’il puisse se frayer un chemin au milieu de cette surabondance de livres et rencontrer son public. En ce qui concerne Ama, je me suis sentie écoutée dans mes choix artistiques. On m’a fait confiance et ça pousse à donner le meilleur de soi-même.  Au final, je suis fière de ce livre et je trouve l’objet en lui même très réussi au niveau de la fabrication.

Vous optez, dans Ama, pour un dessin sobre, tout en douce retenue, avec une couleur unique. Qu’est ce qui a mené à ce choix ?

C’est ma façon de dessiner qui est comme ça. Et puis je souhaitais faire un travail qui rende hommage à ce pan de la culture japonnaise et à toutes ces femmes fières et courageuses. Montrer avec naturel et sans ostentation des femmes nues c’est pas toujours évident en bande dessinée où les femmes sont souvent hypersexualisées. Pour la couleur unique, c’est venu tout de suite. J’ai essayé plusieurs couleurs et je suis finalement revenue à la toute première que j’avais testée, ce bleu passé un peu particulier. Je trouve qu’il amène cette lumière et une sorte de douceur un peu mélancolique qui convient bien à cette histoire intimiste.

L’un des aspects qui m’a marqué, à la lecture d’Ama, est que c’est un album tout public, dans le meilleur sens de l’expression: qui traite de sujets qui peuvent interesser le lectorat adulte comme le lectorat jeune, et sur un ton qui ne déplairait ni aux uns ni aux autres. Était-ce l’une de vos intentions lors de l’élaboration du projet?

Effectivement, c’est un retour qu’on m’a beaucoup fait depuis la parution, et j’en suis ravie, mais je n’en avais pas vraiment conscience au moment de la réalisation. C’est quand même l’histoire d’une jeune fille timide qui grandit, s’épanouit et s’affirme au sein d’une communauté dans un milieu naturel et rude. C’est pas étonnant que ça puisse séduire un lectorat plus jeune. Le scénario aborde beaucoup de thèmes au travers desquels les plus jeunes peuvent, comme les adultes, se retrouver (l’écologie, le dépassement de soi, l’affirmation de ses convictions, l’amitié, les liens familiaux… ).

Trois mois après sa sortie, est-il encore tôt pour tirer un bilan pour Ama, tant en termes de réception de la part du public qu’en termes d’importance dans votre chemin de dessinatrice ?

Oui c’est encore un peu tôt même si Ama a eu un démarrage très satisfaisant. Je suis contente de voir le bon accueil du public et de la presse, c’est rassurant surtout quand c’est votre première bande dessinée. Quant à mon chemin de dessinatrice je dois avouer que j’ai pris gôut à ce type de narration qu’est la bande dessinée et au fait de « suivre » ses personnages sur une durée plus longue que pour un album.

Je lis que vous vous lancez à présent dans une nouvelle bande dessinée d’ampleur. Comment vivez-vous le rythme long de l’élaboration d’une bande dessinée ? À quoi ressemble le quotidien lorsque vous travaillez sur ce type de projet de longue haleine ?

Oui, j’ai eu envie d’y revenir.

Je pense qu’un lecteur à du mal à s’imaginer la somme de travail incroyable qu’il faut abattre pour ce genre d’ouvrage. Il faut être travailleur pour faire de la bande dessinée. On enchaîne des périodes de doute où on se demande si on va aller au bout du projet et d’autres périodes où les choses avancent super bien et où tout se met en place. Mais ça je crois que c’est le lot du travail de création d’une manière générale.

Vous serez, sur ce nouveau projet, également à l’écriture. Écrire est-elle une envie qui remonte à loin ou s’est-elle imposée dernièrement, lorsque la page d’Ama s’est tournée ?

Ecrire un scénario, c’est vraiment autre chose que de le dessiner. C’est une nouvelle expérience et forcément on se met la pression. C’est très stimulant et enrichissant de réfléchir à une intrigue solide, à la psychologie des personnages, au contexte historique… On se documente, on apprend plein de choses…

Pour ce projet, j’avais envie de raconter quelquechose que j’avais 100% envie de dessiner. C’est parti de là, de mon envie d’illustratrice : je savais où et quand je voulais situer mon histoire.. Quand j’écris les dialogues, j’imagine le découpage en simultané, les plans, les cadrages…C’est assez cinématographique comme approche. Mes cours d’analyses filmiques de la fac m’auront au moins servi à ça.

Le confinement m’a offert cette fenêtre temporelle pendant laquelle le rythme de travail s’est ralenti et où on a tous passé beaucoup de temps à discuter avec nos proches au téléphone. Cette histoire a prit forme au cours d’interminables discussions avec ma soeur avec laquelle j’ai beaucoup échangé sur l’intrigue. Avant tout ça, écrire un scénario me paraissait impossible, mon travail d’illustratrice m’accaparait trop et écrire nécessite du temps.

Le site internet de Cécile Becq

Ama sur le site de l’editeur: Sarbacane

Commander l’album:

BDFUGUEFNACAMAZON

Les images illustrant cet article sont copyright Cécile Becq, Franck Manguin et les éditions Sarbacane.

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