Dossier Georges Beuville: Interview de Pascal Rabaté

Auteur d’Ibicus, Les petits ruisseaux et tant d’autres, récemment dessinateur, sur une histoire de François Morel, de C’est aujourd’hui que je vous aime, Pascal Rabaté nous parle de son attachement pour le travail de Georges Beuville.

Lire aussi l’interview de Loïc Dauvillier à propos de Beuville

À quel moment de votre parcours de dessinateur avez-vous découvert l’œuvre de Georges Beuville ?

Pascal Rabaté: Je devais avoir 22 ou 23 ans, j’étais encore étudiants aux Beaux-Arts. J’avais acheté, sur les quais, un livre de Pierre Very, Les disparus de Saint-Agil, illustré par Beuville etpublié en trichromie noire, rouge et bleue si mes souvenirs sont bons. J’adore Pierre Very, et Les disparus de Saint Agil en particulier, autant dans le texte que dans l’adaptation cinéma. Je suis ensuite tombé sur la Haga spécial Beuville et Gloesner, dans laquelle il y avait une bibliographie partielle des ouvrages illustrés par Beuville. J’ai commencé à partir de là à acheter tout ce qui pouvait me tomber sous la main de Beuville. J’ai découvert naturellement les Birdy, publiés chez Hachette, Zozo la tornade, Notre dame de Paris

Tous ces livres se trouvaient-ils aisément ? Est-ce toujours le cas aujourdhui ?

Je vivais à l’époque à Angers et je venais de temps en temps sur Paris : j’écumais les vide-greniers, les Emmaüs. J’en trouvais quelques-uns pour de modiques sommes. J’ai fait, également, des foires aux livres, dans lesquels j’ai fait une pioche merveilleuse, bien que ce soit un livre à ne pas mettre entre toutes les mains à cause du thème de la chasse : les Sept histoires de chasse, lui aussi en trichromie et dont il avait aussi fait les textes. C’était tout bonnement somptueux. Je l’ai toujours en deux ou trois exemplaires pour me donner l’occasion de l’offrir. Je n’ai pas arrêté depuis d’amasser des ouvrages illustrés par Beuville. C’est indéniablement une des pierres angulaires de mes influences.

Cela dit mes influences ont été diverses. Si l’on excepte les lectures de Tintin dans ma jeunesse, je suis arrivé à la bande dessinée assez tardivement. J’ai longtemps lu ce qu’on appelle péjorativement de la BD de gare : les Akim, Zambla, Blek le rock etc… Les premiers atomes crochus que j’ai ressentis avec un auteur de bande dessinée (et ça étonne certains de mes amis auteurs) c’était dans Pif, avec Raymond Poïvet, qui avait une espèce de nervosité dans le trait, dans le réalisme. Mais mes influences ont été plus nombreuses chez des illustrateurs issus des collections Rose et Verte, notamment Jacques Poirier, au trait réaliste également extrêmement nerveux, ou Phillipe Daure, qui illustrait la série des Michel dans un style très élégant à la plume et au pinceau.

Lorsque j’ai découvert Beuville, ça a été d’une certaine manière la quintessence de tout cela : il y avait du nerf doublé d’un vrai sens du cadre. On parle souvent de Beuville en termes de trait, de nervosité, de sobriété, d’efficacité, mais ça va au-delà : derrière la fraicheur de l’encrage, il y a un souci du cadre. Et ce qu’il y a de particulier est que ses compositions sont toujours décadrées, jamais centrées. Je pense par exemple à La guerre des boutons, dans laquelle il utilise la verticalité et fait circuler les informations dans l’image comme on pourrait le faire en bande dessinée.

La guerre des boutons de Louis Pergaud – Illustration de Georges Beuville (copyright Beuville)

Je me suis autant nourri de son travail de dessinateur que de peintre. Lorsque j’ai fait Ibicus, je n’étais pas si connu que cela, et, découvrant mon travail, tout le monde me parlait d’Alberto Breccia pour le traitement de l’abstraction et de la matière, mais je recadrais en disant que ma véritable influence, pour ce qui est du travail pictural, tout en matière, venait de Beuville. Même s’il utilisait la gouache, alors que je privilégie l’acrylique qui me permet de travailler en couches et en transparence. 

J’en ai parlé avec la fille de Beuville, mais elle ne m’a pas donné les clefs, pour savoir s’il faisait dix versions de chaque illustration pour n’en garder finalement qu’une.

Loic Dauvillier, avec qui j’ai également échangé à propos de Georges Beuville, m’a confirmé que dans les archives qu’il a consultées, il y a effectivement beaucoup de versions de chaque dessin. Puisque vous citez tous ces illustrateurs qui travaillaient du temps de Georges Beuville, je voudrais savoir si vous sentez que Beuville proposait en son temps une démarche qui lui était propre ? Ou s’il ne se démarquait, au fond, que par le niveau de sa maîtrise ?

Oui, il y avait une nouveauté apportée par Beuville.

Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet
Illustrations Georges Beuville
(copyright Beuville)

Lorsqu’on est gamin, on est plus facilement attiré par les dessins appliqués de Jeanne Hives, qui illustrait Fantômette. On a besoin de ressentir le travail, l’application. Alors que Beuville amenait cette espèce de vivacité, mais aussi des cadrages très étranges, qui utilisent à la fois la profondeur et la surface. Il alternait aussi dans ses images l’aspect narratif et l’aspect contemplatif. Souvent, un illustrateur penchera plutôt pour l’un ou l’autre de ces aspects. Alors que lui, dans un même ouvrage, va choisir parfois le sol, parfois le ciel : quand il choisit le sol, c’est un espace à appréhender, et quand il choisit le ciel, c’est de la contemplation. Je pense notamment à une illustration des Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet, avec un personnage allongé au sol, une fleur entre les lèvres, regardant la forêt qui lui bouche l’horizon. Beuville travaille sur un espace, plutôt que sur une information. Il n’a sans doute pas été sans connaître le travail de Gus Bofa qui avait le même souci du cadre.

Chez Bofa comme chez Beuville, on est à la fois sur quelque chose de vif et de léger. Mais Beuville, lui, est aérien (et je prends peut-être cette image sans le vouloir parce qu’il a fait de l’aviation). Bofa est dans la nuit. Beuville dans le jour. Mais les deux appréhendent une surface et proposent un chemin pour le regard. Je pense à une illustration de La guerre des boutons dans laquelle on voit de tout petits personnages nus, en bas de la composition et qui s’apprêtent à prendre un chemin qui serpente et qui remonte vers le haut de l’image. Il y a très peu de ciel.

La guerre des boutons de Louis Pergaud – Illustration de Georges Beuville (copyright Beuville)

Ou une autre image, représentant un personnage tout en haut d’un arbre. Au centre de l’illustration, la fôret. En bas : une scène de baston. Beuville se sert de tout l’espace du centre pour proposer une balade à l’œil du lecteur. Il y a un personnage, en haut, qui surveille et des enfants en bas qui se bagarrent, mais il y a dans ce dessin, en plus de ces informations, le cadre, la forêt, le paysage.

À propos de paysages, ce n’est pas pour rien qu’il a été choisi par Odé pour réaliser tous ces guides de pays étrangers.

Je crois avoir quasiment tout ce que Beuville a illustré, même le livre qu’il a réalisé du temps du gouvernement Petainiste, Sous les ailes enchantées. Il me manque sa bande dessinée, Le Morne au Diable, rééditée par la Crypte Tonique et sûrement quelques autres.

Il y a deux autres dessinateurs qui me viennent également à l’esprit quand je pense à Beuville, et que j’associe souvent entre eux : René Follet et Buzzelli, qui ont tous deux la même base d’observation, de travail du corps. Il y a d’un côté le catholique René Follet et de l’autre le mécréant Buzzelli (et je vais plutôt préférer l’enfer de Buzzelli au paradis de Follet).

À propos de René Follet, on emploie souvent la même expression pour parler de lui et de Beuville, en affirmant que ce seraient des « dessinateurs pour dessinateurs ». Je naime pas beaucoup cette expression, mais peut-être dit-elle tout de même quelque chose dintéressant sur leur dessin : sentez-vous quil y a une certaine sophistication dans leur travail qui les détache du grand public ?

Je pense qu’il y a un petit peu de ça, oui. Mais je n’ai la même analyse par rapport à Beuville et par rapport à Follet. Je pense que Follet est déconnecté du public parce qu’il n’était pas impliqué dans son travail en bande dessinée : il mettait les choses à distance, comme s’il se préservait en gardant une position d’exécutant, excellent au demeurant. Prenons la série Jacques Legall qu’il a réalisée avec Mitacq. Les planches sont magistrales mais à la lecture, il y a le sentiment de ne pas être dedans. Au fond il vaut mieux quelqu’un de maladroit mais de totalement impliqué, pour permettre au lecteur de voyager, que quelqu’un qui se rétracte dans son statut de dessinateur exécutant qui ne « juge » pas le texte par son dessin.

Le cas de Beuville est différent. Après de premiers livres dans lesquels il avait encore une certaine raideur, il a proposé une véritable fraicheur, une vivacité, qui ne trompent pas : il est totalement impliqué dedans. À ce titre-là, je place de véritables frontières entre Beuville et Follet.

Extrait de L’île au trésor de R.L.Stevenson – Illustration de Georges Beuville (copyright Beuville)

Pour le grand public, son dessin est sans doute trop nerveux. Cela n’engage que moi mais je pense que la grande majorité du public est plus sensible aux dessins qui sentent la sueur, le travail, plutôt que le côté jeté, dans le vif, qui semble être de l’ordre de l’esquisse, du ressenti.

Beuville avait une grâce, une manière de « bâcler de façon géniale ».  Les gens du dessin y voient quelque chose d’extraordinairement dynamique et explicite, mais ça peut déconnecter le reste du public, effectivement.

Au fond il y a chez Beuville une composition très travaillée, construite, mais ensuite une vivacité lors de lexécution. Et ça rejoint je pense votre démarche à vous.

Regardez cette case de la bande dessinée sur laquelle je travaille actuellement. Voici toutes les versions par laquelle elle est passée. Oui, je préfère refaire que de retoucher, pour garder la vivacité. Je ne veux pas qu’on sente, sur un dessin, le travail ou le remord. Plus une image est nerveuse, plus elle va générer la vie. C’est à la fois la recherche de l’accident et du trait juste.

La guerre des boutons de Louis Pergaud – Illustration de Georges Beuville (copyright Beuville)

Aujourdhui, peut-on parler dune influence consciente de Beuville sur votre travail ?

Oui ça l’est toujours, même si, heureusement, je n’en ai pas qu’une.  Beaucoup de dessinateurs actuels sont admiratifs de Beuville. Petite anecdote : vers la fin des années 90 et alors que j’avais fini les deux premiers Ibicus et que je parlais parfois de Beuville, notamment chez Vent d’Ouest, en disant qu’il n’est pas normal qu’aucune monographie ne traite de son travail, je vois dans le journal qu’une exposition lui est consacrée à la Galerie Anne Girard.

Je descendais tout juste du train, de retour d’un voyage en Ukraine où j’accompagnais le lancement de la traduction d’Ibicus 1 et je me suis précipité vers la Galerie. J’ai un temps hésité devant une toile qui n’était pas réservée : elle était un peu au-dessus de mes moyens, je la regrette un peu aujourd’hui. Elle représentait des voitures dans le brouillard. Un grand format, aux alentours d’1m20 par 1m90. Mais je voyais sur les autres œuvres des pastilles rouges un peu partout. Je me dépêche alors de poser des pastilles sur deux illustrations de La guerre des boutons qui étaient encore disponibles et, comme je suis curieux comme une pie, je regarde les noms des autres acheteurs. Je peux encore vous les citer : Cabu, Lauzier, Martin Verron, Claire Bretecher, Petillon, Emmanuel Guibert et j’en passe. Les dessinateurs étaient venus en masse.

J’ai recroisé Cabu quelques mois plus tard, à l’occasion d’une émission de télévision. Je me présente, il me complimente sur mon travail, je suis très touché, puis on se met à parler dessin. Je lui dis que j’ai vu qu’il avait acheté un Beuville. Il me dit « Tais-toi ! C’est le plus grand dessinateur, c’est lui qui m’a mis la main à l’encrier ». Je lui demande s’il connait ses ouvrages sur la chasse. Il me répond : « Ah oui le con ! Mais quel dessinateur ! ». Chaque fois que je l’embêtais avec ça, il finissait sa phrase par « …mais quel dessinateur ! ».

Des dessinateurs comme Ronald Searle, Ralph Steinman ou Quentin Blake revendiquent son influence. Parmi mes influences je pourrais citer:  Buzzelli, Noel Sickles, Alex Toth, José Munoz, Pellos… mais Beuville à une place de choix dans ce panthéon et il a la particularité qu’il ne faisait pas de la bande dessinée ( je devrai ajouter George Grosz et Gus Bofa ou Ronald Searle,  qui eux aussi ne venaient pas de la BD mais de l’illustration ou du dessin)

J’ai tiré de lui une leçon : le dessin est dans le déséquilibre et non dans l’équilibre. Quand j’ai pris conscience de ça, du fait par exemple que pour qu’un personnage ait l’air de marcher, il fallait qu’il soit en déséquilibre, j’ai commencé à faire en sorte, dans Ibicus notamment, que chaque case se casse la gueule. L’équilibre pouvait par contre venir ensuite en vis-à-vis sur l’ensemble de la double-planche.

J’en ai aussi tiré une leçon quant aux vides et aux pleins : Beuville, c’est du plein, mais aussi du vide. Ses vides sont traités comme des pleins.

La guerre des boutons de Louis Pergaud – Illustration de Georges Beuville (copyright Beuville)

Vous citez souvent Ibicus dans cet entretien alors que vous avez publié un grand nombre dalbums depuis. Sentez-vous que cest votre ouvrage le plus Beuvillien ?

Je discutais avec Emmanuel Guibert, qui connait mon attachement pour Beuville. Il me disait avoir beaucoup apprécié mes carnets de Sibérie, que j’avais réalisés avec Jean-Hugues Berrou, livre parus aux éditions de l’An 2, puis chez Futuropolis, et qui lui paraissait être mon ouvrage le plus Beuvillien.

Je ne suis pas d’accord. J’ai réalisé les dessins de ce livre à mon retour en France en me basant sur mes carnets. Je recommençais chaque dessin plusieurs fois : le trait est donc effectivement très nerveux, j’ai beaucoup épuré et écrémé des dessins qui dans leur première version étaient chargés mais, et c’est ce qui différencie ce travail des dessins de Beuville, je suis resté sur quelque chose qui est de l’ordre du tableau, en renonçant au mouvement. Je dessinais ce qu’on me donnait à voir, sans pouvoir réellement communiquer dans une langue qui n’était pas la mienne. Je faisais plus des instantanés, des portraits, des architectures, peu d’images narratives. La démarche était loin de celle de Beuville

Par contre un livre comme Les petits ruisseaux peut avoir une affiliation plus évidente si ce n’est que, chaque page étant découpée en quatre strips, j’étais obligé de resserrer, de recadrer de manière plus classique. 

Extrait des Petits ruisseaux de Pascal Rabaté (copyright Pascal Rabaté et les éditions Futuropolis)

Lire aussi l’interview de Loïc Dauvillier à propos de Beuville

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